Conférence Emanuele Brunatto le défenseur de Padre Pio par Alberindo Grimani

Alberindo Grimani  :   Emanuele Brunatto, le défenseur de Padre Pio.


 

 

(La présente conférence devait être donnée le 25 octobre 2008 à San Giovanni Rotondo, lors du Congrès “Emanuele Brunatto, le défenseur du Padre Pio”. À la suite d’un malaise survenu le 18 octobre, je n’ai pu y participer. Aujourd’hui, à la demande de nombreux amis, je la publie sur le site.)

Document traduit de l’Italien

conférence Alberindo Grimani Oct 2008

 

 

 

Sommaire

 

1.    – La mission du Padre Pio.

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Dans un discours fameux, tenu ici même, à San Giovanni Rotondo, le 17 février 1969, le R.P. Carmelo da Sessano a dit :

« Cette génération passera, celles de demain viendront, mais par la connaissance personnelle que j’ai des archives, jusqu’ici secrètes, de ce Couvent, je suis convaincu que la figure du Padre, dans son intégralité et son caractère complet, restera longtemps encore inexplorée.
Pour cette raison, disais-je, pour parler du Père, il faut un fameux courage. Mais alors, que vais-je dire ?  Parce que si je suis ici, c’est tout de même pour dire quelque chose. Je vous lirai, disais-je, quelques notes jusqu’ici inédites pauvres, sèches, en style télégraphique, jetées sur le papier au milieu des mille activités des six années 1953-1959, mais qui rendent le caractère immédiat des événements, de la fraîcheur du fait pris sur le moment :  elles photographient des anecdotes, des phrases, des larmes.
Ce sont des notes incomplètes, et même tout à fait incomplètes, soit parce qu’elles n’ont pas été prises au jour le jour (ah ! si du moins il avait pu en être ainsi !), soit parce qu’aujourd’hui on ne peut dire tout :  faire autrement serait imprudence et, peut-être, injustice. Pour cela je vous prie d’avance d’excuser les ‘etcetera, etcetera’ dont je devrai souvent me servir.
Je pense que l’histoire humaine du Père, sa biographie, – celle qui serait sans réticences ni voiles, sans compromis ni partialité, complète, tirée d’archives, ne pourra être écrite seulement qu’après l’an 2000 ».

 

Quarante années sont passées depuis ces paroles du Père Carmelo da Sessano, et l’an 2000 est passé depuis huit ans déjà ;  alors il serait temps d’écrire la biographie complète de Padre Pio. Toutefois, pour pouvoir l’écrire il ne serait pas seulement nécessaire d’ouvrir les archives ecclésiastiques qui, hélas, ces derniers temps n’ont été ouvertes seulement que pour calomnier et diffamer encore le Padre Pio, mais encore de lire aussi les écrits et les documents  – les plus scabreux sont encore cachés Dieu sait où –  recueillis par Emanuele Brunatto.
Mais le Père Carmelo savait  – les témoignages déposés lors de la Cause de Béatification, que l’on peut lire dans la Positio le montrent –  qu’Emanuele Brunatto avait déjà écrit l’histoire véritable du Stigmatisé du Mont Gargan. Et le regretté Père Alessandro da Ripabottoni  – historien officiel de la Provine monastique des Capucins à laquelle appartient San Giovanni Rotondo –  dans ses nombreux ouvrages “censurés” sur le Padre Pio a plusieurs fois utilisé et suivi la documentation de Brunatto.
Je me propose donc, aujourd’hui, de “revisiter” en partie, même si c’est brièvement, les événements qui ont caractérisé le “Miracle Padre Pio” au moyen d’un résumé des écrits retrouvés d’Emanuele Brunatto. Ce sont donc mes simples notes, mais qui rapportent une lecture différente de l’histoire du Frate de Pietrelcina et de San Giovanni Rotondo. Par le simple fait même que ce ne sont que de simples notes, jetées sur le papier plus comme des idées pour un discours de longue haleine  – et qui me connaît sait fort bien que je préfère parler en improvisant –  la biographie du Padre Pio écrite par Emanuele Brunatto est complètement différente de ces biographies que l’on qualifie d’officielles :  Padre Pio da Pietrelcina. Un cireneo per tutti (Un bon cyrénéen pour tous)(1974) du Père Alessandro da Ripabottoni, édité par les Capucins de la Province monastique de Foggia, et Padre Pio da Pietrelcina crocefisso senza croce (Crucifié sans croix)(1974) du Père Fernando da Riese San Pio X, éditée par la Postulation générale des Capucins, à Rome.
Ces deux biographies  – celle du P. Fernando, de toute évidence, ayant mal pillé celle du P. Alessandro –  sont de “fausses biographies” du Padre Pio, car toutes deux ont été soumises à une pesante “censure” par les autorités ecclésiastiques qui, presque toujours, ont persécuté le Padre Pio :  il suffira de ne jeter qu’un coup d’œil sur celle du P. Fernando, dont la présentation a été faite par le Cardinal Pietro Parente, qui a été le persécuteur le plus tenace du Frate de Pietrelcina sous le pontificat de Jean XXIII.
Donc en acceptant tout ce qui a été dit et écrit sur la spiritualité du Padre Pio et sa mission co-rédemptrice, il faut pourtant avoir le courage de reprendre “l’affaire Padre Pio”  – le seul Saint de l’histoire de l’Église canonisé sans qu’aient été annulées les condamnations que lui a infligées le Saint-Office –  et de partir d’une question simple et facile :  Pourquoi le Padre Pio nous a-t-il été envoyé ?

La réponse ne peut seulement être donnée que si l’on sait quelle mission a été confiée au Padre Pio ;  et une telle mission, par la force des choses, doit être multiple et ne saurait être réduite, comme cela a déjà été fait, à ce que l’on a déjà appelé “la mission co-rédemptrice” :  définition tirée plus par libre interprétation de la fameuse phrase du Père : “Je suis un mystère pour moi-même !” – phrase dite, et pas au hasard, pour cacher le vrai motif de sa présence parmi nous et non pas comme une réponse définitive et exhaustive à une énigme qui resterait encore sans solution.
D’autres phrases du Stigmatisé ont été intentionnellement ignorées, comme celles que rapporte Luigi Peroni dans son Diario (Journal)(p. 112), à la date ‘décembre 1960’ : « Don Pierino Galeone me confie une affirmation de Padre Pio : “Ma responsabilité est unique au monde”. Et encore : Ma mission sera terminée sur la terre quand la Sainte Messe ne sera plus célébrée”. Et le Père Gerardo Di Flumeri rapporte ces autres paroles du Père : “Ma mission commence après ma mort” ».
Ces trois seules phrases suffisent et restent pour renverser toute une certaine ‘aura’ de spiritualité dont d’aucuns entourent le Stigmatisé :  phrases qui sont déjà terribles à la seule lecture.

Et nous en arrivons à Emanuele Brunatto et à sa biographie du Padre Pio, maintenant canonisé.
Pour Emanuele Brunatto, le Padre Pio était l’Imitation du Christ et, de fait, il le fut par toute sa vie.
Or l’Imitation du Christ présuppose que c’est en Jésus seul que se trouve le salut qui arrive par le Christ, avec le Christ et dans le Christ, ce qui est donc dire :  la Guerre contre les forces du Mal.
Ne nous étonnons donc pas, par conséquent, que la mission du Padre Pio soit, avant tout, de “Restaurer toutes choses dans le Christ”. Comme on le déduit des deux visions du janvier 1903, qui précèdent de peu l’Encyclique E supremi apostolatus du 4 octobre 1903 par laquelle Pie X fait connaître au monde entier quel sera le programme de son pontificat “Restaurer toutes choses dans le Christ, afin que le Christ soit tout en tous”. Et, par un curieux hasard, dix ans avant cette phrase “Tout restaurer dans le Christ” ne fût forgée et laissée par Don Luigi Orione.

Pour accomplir la charge (la mission) que le Christ lui a assignée, la restauration rêvée aussi par Pie X et Don Luigi Orione  – tous deux canonisés eux aussi, et non pas par hasard –  Padre Pio devait apporter et a apporté la guerre dans l’Église dans laquelle s’étaient infiltrés, et jusqu’aux plus hauts niveaux, les Antéchrists du 20° siècle.
Une guerre anormale, que le Padre Pio a faite avec les armes de l’Église :  soumission inconditionnelle à ses Lois, obéissance absolue aux Supérieurs et enfin humilité profonde et soumission surtout dans les persécutions.
Mais peut-on combattre avec ces armes là contre le Mal qui s’est infiltré dans l’Église et qui la mine jusque dans ses fondements ?  Oui, cela se peut, parce que Jésus et la Très Sainte Vierge lui avaient assuré leur protection et la victoire finale.
Il n’est même pas possible d’envoyer une armée d’Anges pour aider le Frate lancé dans une guerre terrible, soutenu par les seules armes qui font la force des Saints ;  mais les ennemis sont puissants et, surtout, diaboliques.Y a-t-il moyen meilleur que l’épée maniée par un pécheur, capable de frapper les ennemis avec leurs propres armes ?  Brunatto est et sera l’épée de Jésus pour défendre le Padre Pio.
Lorsque l’heure de la guerre approche et que se profile un champ de bataille plein d’adversaires malfaisants et venimeux pour Padre Pio, voici qu’arrive à San Giovanni Rotondo un pécheur du nom d’Emanuele Brunatto.
Padre Pio avait déjà reçu les stigmates, mais Brunatto sera le seul homme au monde qui ne voudra jamais les voir, ni ne les verra, se limitant seulement et toujours à baiser sa tunique et quelquefois les mains gantées.
Pourtant pendant cinq années Emanuele Brunatto s’enferme chaque matin avec Padre Pio, par ordre du Père Gardien, dans la petite chapelle intérieure du couvent et lui sert la Sainte Messe qui, parfois, dure jusqu’à sept heures ;  il l’assista tout au cours de ces cinq années comme un fils assiste son père ;  il le soutint dans les moments les plus difficiles. Il logea dans la cellule n. 6, à côté de la cellule n. 5, celle du Padre Pio, prêt à intervenir en cas de besoin ou de danger ;  il eut sa place à ses côtés au Chœur. Il écrivit pour lui (sans le lui faire savoir) à ses parents, lorsque les obédiences allèrent jusqu’à imposer au petit Frate même l’interdiction de leur écrire.
Brunatto fut présent à tous les événements les plus importants de la vie du Padre Pio, au moins jusqu’en 1925, lorsqu’il fut contraint de quitter le Couvent et le Père bien-aimé. Il est aux côtés du Padre Pio, mais est renvoyé quand, en 1920, le Père Agostino Gemelli se rendit à San Giovanni Rotondo pour le visiter ;  lorsqu’arrivèrent les premières sanctions du Saint-Office ;  lorsque se produisent des faits miraculeux et lorsque le Padre Pio fut  – au moins deux fois –  opéré par le Docteur Festa, etc.

Brunatto voulait-il être l’épée de Padre Pio ?  Non !  Mais une série de circonstances l’entraîne à devoir affronter des problèmes inattendus et le fait devenir protagoniste d’affaires complexes, presque toujours en relation avec son Père spirituel.
Emanuele estime que son devoir principal est celui de faire connaître la mission du Père et de la divulguer. Ce premier choix naît de l’amour pour le Frate de Pietrelcina et du désir de prouver son innocence, quand il est injustement accusé par des ennemis diaboliques.

Suivons les événements dans leur ordre historique.
De Rome des prélats haut placés dans la Curie et des personnalités importantes de l’Ordre de Capucins poussaient depuis quelque temps pour qu’on recueillît une documentation propre à s’opposer à cet amas de calomnies, de mensonges et de diffamations qui avaient déchaîné les premières persécutions contre le Padre Pio. En 1925 Don Orione alla lui-même trouver Emanuele Brunatto à Pietrelcina, où il habitait à ce moment-là, et l’invita à entrer en lice en utilisant la masse de documents qu’il avait recueillie dans ses archives depuis 1923.
En juin 1925 Emanuele Brunatto se décida à intervenir et se rendit à Rome avec une valise contenant deux masses de documents scabreux :  les preuves qui “coinçaient” les ennemis du Padre Pio, ceux qui formaient l’entourage de l’archevêque de Manfredonia, Mgr Pasquale Gagliardi, et leurs protecteurs à Rome, le Cardinal De Lai et Mgr Perosi, assesseur du Saint-Office. Avec l’aide de Don Orione il remit sa documentation aux membres du Saint-Office et à d’autres personnalités ecclésiastiques.
C’est au cours de cette phase du combat, où Brunatto voulait seulement prouver l’innocence du Padre Pio, que sa position change :  de défenseur d’un innocent, il devient défenseur de l’Église !
Le Cardinal  Gasparri, après avoir pris connaissance de la documentation, lui dit :
« … Quelques-uns vous diront que vous vous mêlez à tort de la justice de l’Église ;  d’autres admettront que vous la servez :  je pourrais être parmi eux… Lorsque vous retournerez à San Giovanni Rotondo n’oubliez pas de me recommander aux prières du Padre Pio » (Peroni, Padre Pio, p. 342).
Et le Cardinal Silj :
Vous combattez pour une cause juste, allez de l’avant sans crainte malgré les difficultés que vous rencontrerez sur votre chemin ;  ne perdez pas votre confiance dans l’Église, même si vous y trouvez beaucoup de misères humaines.Le Seigneur, qui la protège, vous protégera. Et je vous accompagne, cher fils, avec mes bénédictions et mes prières.
Ces paroles du Cardinal Silj sont prophétiques, car elles disent d’avance quelle sera la nouvelle tâche d’Emanuele :  défendre le Padre Pio pour défendre l’Église.

Au cours de l’Année Sainte 1925, Brunatto n’obtint pas justice pour Padre Pio. L’année suivante, il écrira dans son livre (Padre Pio da Pietrelcina) :

“Je ne pouvais rien obtenir des hommes, j’étais brisé. Épuisé. Je n’avais trouvé que des misères, encore des misères et des faiblesses de minus là où j’avais espéré trouver des géants…Et pourtant en ces jours plus que jamais, au milieu de tant de mesquineries, jamais je n’avais senti comme la divine Église du Christ est grande et immortelle !”
“Un jour, revenu sans force à mon hôtel après une journée de rudes tentatives, j’étais abattu et découragé, la tête sur la table  – seul, trop seul dans l’immense intrigue de Rome –  lorsque le mystérieux parfum du Père m’enveloppa de façon si aiguë et insistante que j’en restai étourdi. Je compris que je n’étais pas seul et je retrouvai mes forces.”

Le soutien lui vint aussi de Jésus si nous en croyons ce que lui écrivit en ces jours de 1925 Lucia Fiorentino :

« Justement en ces jours-là j’avais reçu de San Giovanni Rotondo une lettre de Lucietta Fiorentino, qui me disait entre autres : “… j’ai entendu une voix… Dis à ton frère que s’il s’abandonne complètement dans mes bras, je le serrerai sur mon Cœur, et qu’il aille de l’avant sans rien craindre, et que, s’il rencontre un obstacle, qu’il se résigne à ma Divine Volonté sans perdre la paix du cœur. Après cela, ô mon frère, je me sentis au cœur une joie qui me fit pousser un soupir.J’ai rapporté tout ceci au Père, et ayant demandé l’obédience pour l’écrire, il a dit : ‘oui, une fois que le Christ te l’a dit ;  je m’en tiens à tout cela…’”.

Donc, le prince de l’Église (le Cardinal Silj) et l’humble et sainte paysanne inconnue m’avaient encouragé (et jugé la situation) à peu près avec les mêmes mots. » (Brunatto, Appunti – les points de suspension sont dans l’original).

Pourquoi Jésus intervint-il pour faire savoir à Emanuele Brunatto d’aller de l’avant avec courage, “que je le serrerai sur mon Cœur, etc” ?  Et pourquoi le Père qui lui dit : “Une fois que le Christ te l’a dit ;  je m’en tiens à tout cela…” ?
Ces témoignages des Cardinaux Gasparri et Silj éclairent mieux que tout autre discours quelle sera la nouvelle position de Brunatto :  d’abord défenseur de l’Église, puis du Pdre Pio !

 

2.    – Le livre Padre Pio da Pietrelcina.

 

Et nous voici à l’année 1926. Emanuele Brunatto écrit un livre, le Padre Pio da Pietrelcina et arrive à trouver un éditeur :  Giorgio Berlutti, de Rome.
Brunatto raconte :

« Avant de signer le contrat, je présentai le texte écrit à la machine à Don Orione. Celui-ci, après l’avoir lu, me demanda l’autorisation de le communiquer à une personnalité du Saint-Office qu’il ne voulut pas nommer. Je compris qu’il s’agissait du Cardinal Merry del Val et je donnai mon accord.
Quelques jours après, en me rendant cette copie, Don Orione me dit :
“De toute évidence, votre exposé est un peu dur par son contenu et par… la manière. Certains détails choqueront des personnes haut placées, certaines autres feront  – pour le moment –  plus de mal que de bien au Padre Pio. Mais, de toute façon, la vérité sur San Giovanni Rotondo devra être connue tôt ou tard. Mieux vaut un peu trop tôt que trop tard :  publiez !”.
Évidemment, Don Orione exprimait son jugement personnel et celui du prélat auquel il avait soumis le texte…
L’édition italienne avait pour titre Padre Pio da Pietrelcina et cinq étoiles au lieu de nom d’auteur [N.d.A. :  en réalité en cours d’impression les cinq étoiles furent remplacées par ‘Giuseppe De Rossi’]. Trois jours après sa sortie en librairie, le livre était mis à l’Index par un communiqué de presse où l’on rappelait les deux ‘monita’ précédents du Saint-Office et où l’on exhortait, une fois de plus, les fidèles de s’abstenir de tout rapport  – devotionis causa –  avec Padre Pio.
Tous les journaux de la péninsule publièrent le communiqué et en une semaine la première édition était épuisée. Je refusai d’en faire faire une seconde et mis en archives, de côté, les traductions.
J’étais frappé du fait que le Cardinal Merry del Val m’avait encouragé par l’intermédiaire de Don Orione, à publier le livre pour le mettre ensuite à l’Index à une vitesse record.
D’autre part, je ne pouvais oublier que le Cardinal Gasparri, Secrétaire  d’État et membre de Saint-Office, m’avait encouragé à continuer ma mission.
Donc ces deux grands cardinaux, qui étaient séparés par tant de vieilles causes de malentendus… et étaient d’accord pour juger nécessaire une enquête impartiale sur les faits de San Giovanni Rotondo, comment ne purent-ils jamais imposer qu’elle fût faite alors que c’était une mesure aussi simple et logique relevant de leur compétence ?  Quelle force mystérieuse “obligeait-elle le Secrétaire du Saint-Office à se faire forcer la main” par une publication qu’il jugeait nécessaire, même s’il la mettait à l’Index ?
Je ne devais pas tarder à le savoir et à voir en action les deux forces  -à la fois et en même temps visibles et invisibles –  que l’affaire de San Giovanni Rotondo poussait à s’affronter au sein même de l’Église. »

De quels éléments Emanuele Brunatto a-t-il donc eu connaissance, éléments dont les innombrables autres biographies du Padre Pio ne disent rien ?

Un bref excursus historique est nécessaire pour comprendre les extraordinaires événements des vingt premières années du 20° siècle.
Les documents historiques diront, quand ils viendront au grand jour, que l’Église, dès septembre 1919, connaissait, avec abondance de nouvelles et de clairs exemples de manifestations célestes, ‘la mission de Padre Pio’ :  c’étaient des signaux précis et univoques d’une évidence telle que le Pape Benoît XV était convaincu que chez Padre Pio il y avait la main de Dieu. Les nombreux témoignages de Benoît XV sur la ‘sainteté’ du Padre Pio  – jusqu’à une Bénédiction apostolique datée du 29 septembre 1919 –  ne seront connus que bien des années plus tard, lorsque la littérature sur le Padre Pio commencera à envahir l’Italie et le monde et lorsque les attestations de la croyance du Pape au Padre Pio viendront en pleine lumière.

La situation intérieure de la Curie, à la fin de 1919, pour ne rester que sur le terrain ecclésiastique, était sous pression :  au Mont Gargan, à San Giovanni Rotondo il y avait un prêtre stigmatisé, le premier dans l’histoire de l’Église, appelé Padre Pio da Pietrelcina, et, dans le nord du Portugal, à Fatima, s’étaient produites six apparitions de la Très Sainte Vierge Marie à trois pastoureaux.
Les théologiens de l’Église s’étaient aussitôt mis à l’ouvrage, et déjà à la fin de 1919 le tableau était clair et complet pour Benoît XV. Tout pouvait être terminé en un clin d’œil ou d’un coup d’aile :  mais comment expliquer aux fidèles que le Malin s’était introduit jusqu’aux postes les plus élevés de l’Église et que le Seigneur demandait un grand coup de balai général pour ne pas déchaîner sa colère  jusque contre ses ministres eux-mêmes ?  L’indécision est l’un des grands maux qui affligeront toujours l’homme et de cela profite celui qui hait l’homme et en veut faire son esclave, le dominer, tout en lui donnant (parfois) une apparence, toute petite, de liberté :  l’Antéchrist.

Le Padre Pio d’Emanuele Brunatto, paru en 1926, écrit pour la défense d’un prêtre stigmatisé, fut à l’improviste un puissant moyen de combat qui  – sans l’avoir voulu –  s’inséra et mit en évidence une opposition restée jusque-là intérieure à la Curie et jamais manifestée au dehors ;  opposition qui se transforma rapidement en un engagement aux proportions gigantesques. De cette guerre  – car ce fut une vraie guerre –  à l’intérieur de l’Église, la cause en fut un humble Frate, Padre Pio da Pietrelcina.
D’un côté :  le Pape Pie XI et le Saint-Office ;  les Cardinaux De Lai, Perosi, Sbarretti, etc ;  NNSS De Samper, Caccia Dominioni, Certo, Sincero, etc ;  l’astre montant de la culture catholique, le franciscain Padre Agostino Gemelli et l’Osservatore romano. De l’autre :  les Cardinaux Gasparri, Merry del Val, Silj ;  Mgr Valbonesi, Don Luigi Orione. Au milieu, ondoyant, louvoyant entre l’un et l’autre parti les jésuites Pères Tacchi Venturi et Enrico Rosa et La Civiltà cattolica.
Il peut sembler étrange que, pendant que le Saint-Office restait fidèle au Pape dans sa presque totalité, le Secrétaire de ce même Saint-Office, Cardinal Merry del Val, était contre les positions du Pape dans cette “affaire Padre Pio” ;  et on doit dire la même chose pour le Secrétaire d’État de Pie XI, le Cardinal Pietro Gasparri, défenseur, lui aussi, du Padre Pio donc en plein désaccord avec le Pape en cette affaire.
Alors qu’il était facile pour la Curie romaine de faire silence sur les apparitions de Fatima en raison de la grande distance par rapport à Rome, il n’était pas possible de taire les événements qui se déroulaient à San Giovanni Rotondo, à un peu moins de quatre cents kilomètres de la Ville Éternelle.
La guerre interne à la hiérarchie de l’Église catholique s’étendait au-dehors, en 1925, avec l’arrivée sur le champ de bataille de laïcs dévoués au Padre Pio :  Emanuele Brunatto, Francesco Morcaldi, Antonio Massa, le Docteur Giorgio Festa et son cousin l’Avocat Cesare Festa.
En juin et juillet 1925, les adversaires au sein de la Curie avaient en mains une documentation imposante qui, au lieu d’apaiser et de mettre fin aux différends, fut l’occasion d’une reprise encore plus sanguinaire de cette guerre jamais apaisée. Le champ de bataille se transporta sur la terre du Mont Gargan, laissant de côté  – à la satisfaction des partisans de Pie XI –  les faits de Fatima. En effet, comme l’écrivit Luis Gonzaga da Fonseca en 1943 : «Le 3 juin 1928, l’Osservatore romano publiait une correspondance enthousiaste sur le grand pèlerinage de Fatima du mois de mai précédent. C’est peut-être la première allusion dans la presse italienne aux extraordinaires événements de Fatima, dont on a dit qu’ils sont ‘le fait religieux le plus important de ce début de siècle’ » .
Comme on le voit, avant juin 1928, les catholiques italiens ne savaient rien des merveilles de Fatima.

*****

Mesdames et Messieurs, les faits historiques sont divers et il faudrait beaucoup de temps pour les raconter selon leur ordre chronologique. Revenons donc au Padre Pio d’Emanuele Brunatto et suivons le développement des accrochages entre les deux éléments animateurs de l’Église à cheval sur les années ‘20 et ’30 du siècle dernier.
Outre que d’être la biographie de Padre Pio, le livre a une particularité extraordinaire, que peu de gens ont notée ou comprise :  c’est l’ouvrage qui dévoile et divulgue la “mission du Padre Pio” et révèle à l’avance tous les événements qui vont l’accompagner, des persécutions aux miracles.Ainsi n’est-ce pas chose extraordinaire que les deux plus importants représentants de la Curie après le Pape Pie XI, donnent leur aval et leur encouragement pour divulguer la “mission du Padre Pio”, qui était persécuté depuis 1922 par le Saint-Office lui-même ?  À vrai dire, la position du Cardinal Merry del Val est anormale :  en tant que Secrétaire du Saint-Office il est contraint de signer les décrets contre le Frate auquel il est dévoué.

Trois jours après sa parution en librairie le livre fut mis à l’Index par le Cardinal Merry del Val. Emanuele Brunatto court aussitôt auprès de Cardinal Gasparri parce qu’il ne comprenait pas ce qui se passait. D’abord, on l’encourage à publier, puis le livre se trouve mis à l’Index :  à quel jeu joue-t-on ?
Avec un sourire, le Cardinal Gasparri lui répondit : “Mais je suis d’accord avec la manière de faire du Cardinal Merry del Val :  dans peu de temps, il y aura une visite apostolique à San Giovanni Rotondo.”.
En effet, en avril 1927 on envoya à San Giovanni Rotondo Mgr Felice Bevilacqua pour enquêter sur les accusateurs du Padre Pio, à commencer par l’archevêque de Manfredonia, Mgr Pasquale Gagliardi, puis pour continuer sur toute sa clique du clergé de San Giovanni Rotondo et des alentours. Comme assistant,Mgr Bevilacqua emmène avec lui Emanuele Brunatto.
Il semble que l’enquête va finalement se conclure par le triomphe de la justice :  la réintégration complète du Padre Pio et la condamnation de ses persécuteurs et calomniateurs dans les Pouilles. Il semble…, mais ç’avait été sans tenir suffisamment compte des Cardinaux De Lai et Perosi, grands protecteurs de Mgr Gagliardi et compagnie.
L’enquête Bevilacqua fut mise de côté puis enterrée et on envoya à San Giovanni Rotondo un nouveau visiteur apostolique, Mgr Bruno :  sauf quelques petits seconds rôles, qui furent punis  – ils trouveront refuge à l’archevêché de Manfredonia et, pas longtemps après, seront réintégrés dans leurs anciens postes – , tout resta comme avant, avec le Padre Pio encore emprisonné dans son couvent et des sanctions aggravées.
La reddition de comptes à San giovanni Rotondo fut seulement renvoyée. Le champ de bataille se transféra à Rome, entre les murailles du Vatican.
Gasparri et Merry del Val réussirent à convaincre Pie XI que des enquêtes particulières, très délicates, étaient nécessaires sur de hauts prélats de la Curie romaine. Mgr Bevilacqua en fut chargé, qui demanda aux deux cardinaux d’être secondé par Emanuele Brunatto. Cela lui fut accordé, surtout parce que, selon les plans de Gasparri et Merry del Val, c’était Brunatto qui devait débrouiller les fils de certains écheveaux…, sous le couvert de Mgr Bevilacqua.
Emanuele, bien mis au courant auparavant par les deux cardinaux, saisit au vol l’occasion qui se présentait à lui et abattit ses cartes :  il n’acceptera la charge que si Mgr Bevilacqua se la fera confier par écrit et, toujours par écrit, que le prélat le nommera son assistant. De sorte que le Cardinal Gasparri, le 15 décembre, sur papier à en-tête :  Secrétairerie d’Etat de Sa Sainteté – Vatican donna et confirma par sa signature la charge remise à Mgr Bevilacqua :  Le soussigné Cardinal Secrétaire d’Etat, avec l’approbation spéciale donnée par le Saint-Père, donne à Mgr Felice Bevilacqua d’accomplir une enquête à propos d’un ecclésiastique dont l’identité lui sera donnée de vive voix, en l’autorisant à examiner les personnes qu’il estimera être utiles aux fins de l’enquête, à les soumettre assermente ‘de veritate dicenda et de secreto servando’ ;  et le munit au besoin de toues les facultés nécessaires et opportunes, en donnant ordre à qui que ce soit, même constitué en dignité ou même exempt, de se prêter à ce qu’il pourra requérir. Signé :  Pietro , Cardinal Gasparri. Quatre jours plus tard, le 19 décembre, Mgr Bevilacqua, sur papier à en-tête, associa à l’enquête, comme coadjuteur laïc, Emanuele Brunatto :  Vicariat de Rome – Ufficio II – Via della Pigna.  Le soussigné, devant sur mandat de l’Autorité Suprême, accomplir une enquête sur la conduite d’un ecclésiastique, par la présente donne charge à Monsieur Emanuele Brunatto d’accomplir à cet effet certaines investigations. Signé :  Mgr Felice Bevilacqua.
Les dés sont jetés et Brunatto a le ‘laissez-passer ’ pour parcourir en long et en large les Sacrés Palais du Vatican ;  pour se faire ouvrir toutes les portes qu’il estime nécessaire de se faire ouvrir ;  d’accéder aux armoires blindées secrètes du Saint-Office ;  de faire main basse sur toute sorte d’informations et d’emporter les documents utiles pour l’avenir de son Padre Pio.
Les enquêtes principales terminées, le duo Bevilacqua-Brunatto en accomplirent d’autres, à la satisfaction de qui l’avait commis. Mais à un moment donné la syntonie cessa entre eux deux :  pour Brunatto, c’est de la faute de Mgr Bevilacqua qui, aspirant à un possible chapeau de cardinal (qu’il n’aura jamais) se met à jouer double jeu puis se range du côté de la partie adverse. On en arrive même à tenter de corrompre Brunatto, à le menacer de mort, à préparer un plan pour son élimination physique. Emanuele laisse tout et retourne à Pietrelcina, après avoir réparti en des lieux cachés en Italie ses documents compromettants.
Les mesures restrictives à l’égard de Padre Pio continuèrent à rester en vigueur même après que les résultats des deux visites apostoliques l’eussent entièrement mis hors de cause. Malgré tous les services qu’il avait rendus à l’Eglise par ses investigations, Brunatto n’a pas réussi à faire libérer Padre Pio. Gasparri et Merry del Val ne réussissent pas à battre leurs adversaires.

 

3.    – “Lettre à l’Église ”.

 

À Pietrelcina Brunatto commença à préparer la documentation pour le livre Lettre à l’Église dont la rédaction est confiée en partie à Francesco Morcaldi, qui signera le volume.
Le livre fut publié à Leipzig en mai 1929. Il ne fut jamais mis en circulation parce que tous les exemplaires furent remis au Vatican en 1931, après un accord entre Morcaldi et le Cardinal Carlo Rossi. L’accord prévoyait l’échange des volumes et de la documentation contre la cessation des persécutions à l’égard du Padre Pio, mais il ne fut pas respecté par le Vatican. En échange Morcaldi reçut du Cardinal Rossi des bénédictions apostoliques et deux reliques, une de Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et une de Saint Camille de Lellis. Trop peu de respect par rapport à ce qui avait été promis.
Morcaldi, qui avait agi en toute bonne foi, ne se donna pas de répit ;  surtout parce qu’Emanuele Brunatto  – à Paris pour affaires à ce moment-là –  n’avait pas été informé de l’affaire et parce qu’il imaginait déjà comment Brunatto aurait réagi une fois  que celui-ci aurait su que, en plus des livres, les documents cachés dans la maison Serritelli avaient été remis au Vatican. Quand il le sut, Emanuele se mit dans une colère noire et en cela il avait bien raison.
On dit que les 998 exemplaires de Lettre à l’Église ont été détruits, mais ce n’est pas exact. Morcaldi n’avait pas été jusqu’à commettre la stupidité de remettre le tout au Vatican. Il garda, sans rien en faire savoir autour de lui (même Brunatto fut tenu dans l’ignorance complète), jalousement quelques exemplaires et garda pour lui-même des photos des documents, les plus scabreuses et les plus compromettantes.
Un de ces exemplaires arriva aux mains du Père Carmelo da Sessano vers la fin des années ’60.
Voici quelques passages de l’introduction écrite par Morcaldi :

« Le quotidien A e Z de Rome a publié le 13 janvier 1929 une lettre que j’ai écrite afin d’alerter sur une situation très douloureuse pour l’honneur de l’Église. La lettre concluait par ces mots :
… “les troubles périodiques de la paix de notre petite ville ne cesseront pas tant qu’il n’y aura pas eu un processus d’épuration à fond.
Pour cela il conviendra de remonter ouvertement aux auteurs et aux causes des immoralités et des actes simoniaques qui forment une chaîne ininterrompue de San Giovanni Rotondo jusqu’à Rome.
Et ceci sera fait de A à Z.
Signé : Francesco Morcaldi
Podestà (Maire) de San Giovanni Rotondo”.

Je maintiens ma promesse pour toute l’Église des croyants dans le magistère dans l’autorité du successeur de Pierre. »
Brunatto, qui suivit personnellement toutes les opérations d’impression, nota dans ses Appunti :
« Le premier volume de Lettera alla Chiesa fut imprimé par la Spamersche Buchdrückerei de Leipzig. Elle comprenait 431 pages et 218 reproductions photographiques de documents.
Les originaux des documents reproduits ou à reproduire, c’est-à-dire 850 documents, avaient été répartis par mes soins, selon mes propres conceptions tactiques, en partie auprès de Maria Pyle, qui les avait murés dans sa villa de San Giovanni Rotondo, en partie à Munich, en Bavière, auprès du bijoutier Giuseppe De Paoli ;  et une troisième partie… là où ils trouvent actuellement.
Bien entendu, je n’avais fait aucun mystère de la publication et j’y aurais très volontiers renoncé si une réelle volonté de rendre justice se fût manifestée.
Mais au Vatican on voulait éviter, en même temps, et la publication et de rendre justice. »…
Pagnossin ajoute :

« … cela se divisait en deux parties. La première concernait les crimes du diocèse de Manfredonia et, donc sur ‘l’affaire Padre Pio’. La seconde sur des scandales à l’intérieur de la Cité du Vatican, qui n’avaient rien à voir avec le Padre Pio, mais étaient le fruit d’une enquête commandée par le Saint-Siège à Brunatto… » (Calvario I, pp. 562-564).
« L’Église – inutile d’insister –  dans son essence divine était hors de discussion ;  le scandale aurait entraîné les hommes, non l’éternelle et immuable institution du Christ. L’appel de la ‘Lettera’ était de fait adressé ‘à l’Église’, afin que, comme on a l’habitude de le dire, ‘elle ouvre les yeux’ enfin et examine sur le fondement du caractère concret, massif et documenté, le comportement de quelques-uns de ses représentants les plus autorisés. L’idée des deux paladins qui avaient ‘osé’ cette ‘rébellion contre l’injustice’ était justement de fait, en sa substance et son contenu moral, le caractère apparemment absurde de cette vérité :  défendre l’ Eglise en faisant appel à celle-ci, idée que nous trouvons répétée dans un document non suspect, trois ans plus tard, par le même Brunatto dans une lettre privée, adressée le 21 novembre 1932 à Antonio Massa, fidèle à la cause du Padre Pio : “Luther, écrivait Brunatto dans le fougueux épanchement de sa confession à son frère de foi et de combat, dont tu voudrais me faire l’émule, avait pour but de faire perdre sa stabilité à l’Église du Christ :  nous, nous visons à la purger de ceux qui la souillent et la violent… La totalité des fidèles jugera à la lumière de documents irréfutables“ » (Calvario I, p. 562).

 

4.    – “Les Antéchrists dans l’Église du Christ”.

 

Dans ce cas aussi, je m’abstiens de citer des passages du livre  – par respect pour la volonté du Padre Pio : “L’Église doit juger s’il est juste de révéler certaines vérités” et je fais usage de ce qu’a publié Pagnossin :

« Brunatto, plus que les autres désabusé par la tournure des choses, et irrité de l’initiative ‘isolée’ de Morcaldi, décida de prendre ‘une’ sienne liberté d’action. Il prépare un livre au titre violent et menaçant : “LES ANTÉCHRISTS DANS L’ÉGLISE DU CHRIST”. Au Vatican souffla le même vent de panique qu’en 1929, puisque de Paris, raconte Brunatto lui-même, il écrit, le 18 août, au Cardinal Rossi en lui adressant un ultime appel et lui remettant en mémoire les promesses faites à celui qui lui avait remis les exemplaires et les documents qui avaient été dérobés sous les auspices dudit Cardinal.
Il est clair que les documents remis par Morcaldi au Cardinal Rossi n’étaient pas tous ceux qui avaient été déposés dans la maison de Maria Pyle avant leur déplacement à la maison Serritelli » (Pagnossin, Calvario I, p. 647).
« Le volume ‘LES ANTÉCHRISTS DANS L’ÉGLISE DU CHRIST’, imprimé par l’éditeur ‘Aldana’ sous le pseudonyme de John Willoughby, divisé en deux parties : ‘Les faits’, et ‘Les documents’, comme en avertit une note des éditeurs, jeta, dès l’annonce, l’effroi dans les milieux ecclésiastiques romains. La note des éditeurs précisait que : “Le premier volume est publié en cinq langues ;  le second en une seule édition”.

Et il annonçait par avance que la même méthode sera suivie pour le second volume : ‘LES ANTÉCHRISTS DANS LES TRIBUNAUX DE L’ÉGLISE’.
La préface, signée “Un prêtre ancien combattant”…énonce clairement les motifs et les buts de la publication :“Le présent ouvrage est né de la nécessité d’obtenir cette justice, que les Autorités de l’Église, embourbées dans les intrigues, ont refusée. Il sert la cause de Dieu”.

Le Père Carmelo da Sessano en dit, dans son témoignage rendu pour la Cause de Béatification du Padre Pio :

« Quand, pour la première fois, il y a déjà un bon nombre d’années, j’ai eu la chance  – je ferais mieux de dire :  la malchance… –  de lire ‘Les antéchrists dans l’Église du Christ’, je n’en ai pas pu dormir pour un bon bout de temps !  Il y avait là des portraits biographiques de hautes personnalités ecclésiastiques, appuyés par des documents, dont on aurait qu’ils étaient… du roman. Des pages qui, de nos jours, feraient le tour du monde, si elles étaient publiées dans “Men”, “Stop” ou “Playboy” ! » (Positio, IV-A 1, p. 212).

Nous revenons à cette année 1926, déjà lointaine, mais c’est nécessaire, même si nous sommes obligés de répéter certaines idées.
Quand Don Orione avait dit à Emanuele de publier le livre parce qu “la Vérité sur San Giovanni Rotondo devra être connue tôt ou tard. Mieux vaut un peu plus tôt que trop tard :  publiez !”, il était évident que « la Vérité sur San Giovanni Rotondo » c’était « la mission de Padre Pio”.
Rapidement Brunatto se rendit compte qu’au sein de la Curie romaine s’affrontaient deux partis :  d’un côté Pie XI et son ‘cercle’ et le Père Gemelli ;  de l’autre les deux Cardinaux qui, malgré leurs différences de caractère, n’étaient pas d’accord avec la ligne que suivait Pie XI à propos des signes célestes qui planaient sur l’Eglise.Les points essentiels de cette opposition avaient été bien décelé par Brunatto qui, dans son livre, se promettait de les dénoncer, chose que les deux Cardinaux ne pouvaient faire.
Ce n’étaient pas tant les miracles ‘présumés’ de Padre Pïo ou les ‘adhésions’ de hauts prélats qui étaient convaincus de sa sainteté qui préoccupaient Gasparri et Merry del Val  – eux ne pouvaient que confirmer la conviction qu’ils avaient de cette sainteté –  mais c’était l’acte d’accusation incroyable que Padre Pio portait sur lui-même en tant que prêtre, cet acte qu’ils avaient, indirectement, décidé d’appuyer contre “l’apostasie et l’hérésie” entrées dans les hautes sphères de l’Église.
On peut penser que les deux Cardinaux n’aient pas eu entre les mains ces documents que, dès la première page du livre, Brunatto menaçait de répandre : « Nous publierons à part les noms et les circonstances qu’il n’est pas opportun de publier ici. Nous réservons une telle documentation aux Autorités ecclésiastiques et aux chercheurs  – catholiques ou non –  qui nous donneront la preuve qu’ils veulent faire œuvre sereine de vérification et de contrôle ».
Il n’est pas pensable que les deux Cardinaux n’aient pas été au courant  de la mission du Padre Pio. Tous deux, en raison de leurs charges, avaient lu l’“historique du Padre Benedetto” transmis à Rome en 1922 à la demande du Saint-Office.
En outre, les deux étaient au courant de ce qui se passait à Fatima :  l’envoi d’un ambassadeur personnel de Benoît XV à Fatima ne pouvait s’être produit, en janvier 1920, sans le consentement de Gasparri ;  enfin, les nouvelles qui étaient venues en 1925 du Portugal par l’entremise du Cardinal Tedeschini, ne pouvaient laisser indifférents les deux Cardinaux.
Les deux avaient appris à apprécier, personnellement et directement, Emanuele Brunatto. Qui mieux que lui connaissait le Padre Pio, puisqu’il avait vécu aux côtés du Frate de façon quasi-ininterrompue de 1921 à 1925 ;  et puis, Don Orione donnait sa garantie personnelle en faveur de Brunatto. Par conséquent, son livre rendait clair que “la Vérité sur San Giovanni Rotondo” et sur Padre Pio n’était pas réductible à la seule situation locale de l’archevêché de Manfredonia, mais concernait l’Église entière, jusqu’aux Sacrés Palais.
Le livre d’Emanuele Brunatto faisait connaître au public ce que le Saint-Office avait couvert du secret :  il y avait de la “pourriture diabolique” dans l’Église, et que le Padre Pio était venu, surtout, pour le “nettoyage complet dans l’Église”.Gasparri et Merry del Val furent immédiatement d’accord pour exploiter l’occasion que Brunatto offrait à l’Eglise sur un plateau d’argent. L’ordre fut donné à Don Orione : “la vérité sur San Giovanni Rotondo devra être connue… Publiez !”.
Lorsqu’Emanuele Brunatto eut connaissance du Décret du Saint-Office qui mettait à l’Index son Padre Pio, il courut se plaindre chez le Secrétaire d’État, le Cardinal Gasparri. Celui-ci lui répondit avec un sourire : “Mais je suis pleinement d’accord avec l’action du Cardinal Merry del Val !”.
L’entente Gasparri-Merry del Val-Brunatto était déjà tout à fait solide après la première rencontre, en juin 1925. Elle fut voulue par Gasparri, mais le Secrétaire du Saint-Office y participa, même si ce fut en une ‘position défilée’… Il n’y a pas d’occasion extraordinaire où Gasparri n’ait recours à Brunatto et vice-versa. L’enquête apostolique  à San Giovanni Rotondo sur l’archevêque Pasquale Gagliardi et le clergé qui était de son côté  – qui persécutaient, calomniaient et diffamaient le Padre Pio –  fut confiée en 1927 par le Cardinal Gasparri à Mgr Felice Bevilacqua avec le plein accord du Secrétaire du Saint-Office. Et Mgr Bevilacqua, pour cette enquête, choisit comme substitut Emanuele Brunatto.

 

5.- Brunatto connaît le troisième secret de Fatima.

 

Il y a peu, en exprimant quelques pensées, j’ai mentionné les apparitions de Fatima, de l’année 1917. Ceci me conduit à traiter, même si c’est brièvement, un point qui, dans ces derniers temps, a été d’une grande actualité :  le troisième secret de Fatima. A-t-il été véritablement dévoilé, ce 20 juin 2000, par le Cardinal Ratzinger devenu, depuis, l’actuel Saint-Père Benoît XVI, et Mgr Bertone, promu Cardinal ?
Pour ma part, je pense que le texte complet du troisième secret de Fatima est encore secret, mais l’objet, cet ‘etc.’ qui devrait être la suite de la fameuse phrase “Au Portugal sera conservé le dogme de la foi” a déjà été depuis fort longtemps dévoilé par Soeur Lucie.
Personnellement je suis convaincu aussi que le vrai troisième secret de Fatima, non pas comme tel, mais sous un autre nom, a été connu de Brunatto et écrit dans “Les Antéchrists dans l’Église du Christ” (édition française, Paris, Aldana, 1933). Les deux éditions du livre, dans les quelques exemplaires que l’on connaît, ont été mises au secret par l’Église et je n’ai pas l’intention, tout en ayant la possibilité de le faire, d’appuyer ma thèse sur ces documents, parce que le désir de Padre Pio et d’Emanuele Brunatto était que l’Église elle-même rendît publics les deux secrets ?
Il y aurait une autre voie qui pourrait prouver ma thèse : l’“historique” dressé par le Père Benedetto da San Marco in Lamis. Mais on ne peut, non plus, prendre cette voie, cet “historique” ayant, lui aussi, été “mis au secret” depuis 1922 par le Saint-Office. Et ce que l’on veut faire passer pour cet “historique du Padre Benedetto”, publié par le Père Riccardo Fabiano, en 2002, dans les Studi su Padre Pio, est à moi avis, un ‘faux’

Mais du moment que j’ai lancé un gros pavé :  Brunatto a connu le troisième secret de Fatima, dans une mare déjà assez agitée (la polémique autour de ce troisième secret), je dois pourtant dire quelque chose pour assouvir votre curiosité.
Si j’allais de par le monde pour soutenir que Padre Pio et Sœur Lucie ne se sont jamais rencontrés ni ne se connaissaient par correspondance, tout le monde me prendrait pour un fou. Mais c’est pourtant la pure vérité !  Padre Pio n’a jamais rencontré Soeur Lucie et personne, je dis bien :  personne, n’a jamais lu de lettre dans laquelle Padre Pio ait cité Soeur Lucie.
Et d’autre part, personne n’a jamais lu de lettre de Sœur Lucie au Padre Pio ou un document ou ne serait-ce qu’une simple phrase où la Sœur aurait parlé, ne serait-ce seulement qu’en passant du Padre Pio.
Et si je disais que Padre Pio n’a jamais dit ou écrit quelque chose sur les apparitions de Fatima  – hormis une brève allusion au Cœur Immaculé à Fatima – , je serais encore et toujours pris pour un fou.
C’est pourquoi, ou par un dessein divin précis, ou par un dessein sans motif de la part des hommes, Padre Pio et Sœur Lucie sont restés les plus parfaits inconnus l’un pour l’autre du 20° siècle. Mais en est-il pourtant vraiment ainsi ?  Est-il bien vrai que Padre Pio n’ait jamais entendu parler de Sœur Lucie de Fatima ?  Est-il bien vrai que Sour Lucie, cloîtrée, n’ait jamais eu d’informations sur un Frate stigmatisé nommé Padre Pio ?
Mais quel est ce mystère ?  Est-il possible que Padre Pio, plus libre de ses déplacements que Sœur Lucie, et par des fidèles et des dévots provenant de toutes les parties du monde, n’ait jamais entendu parler des apparitions de Fatima, de Sœur Lucie et du troisième secret ?  est-il possible que personne ne lui jamais ait posé une question sur Fatima sans recevoir une quelconque réponse ?  est-il possible que jamais personne ne lui ait demandé ce qu’il pensait de Sœur Lucie et des deux autres petits voyants ?  Et tant d’autres questions que l’on s’est posé sans qu’il n’ait dû donner une réponse qui puisse être crédible ?  Et on peut faire de même pour Sœur Lucie à l’égard de Padre Pio.
Padre Pio ne fut abordé qu’une seule fois par la Madone de Fatima, en 1959 et pour un événement que tous connaissent :  l’arrivée de la statue pèlerine de Notre Dame de Fatima à San Giovanni Rotondo et la guérison miraculeuse du Stigmatisé. Et tout s’arrête là.
Du moins à ce qu’il semble. Mais tout reprend à partir de ce 7 août 1959, quand la Madone de Fatima, portée à San Giovanni Rotondo, guérit le Padre Pio. Saverio Gaeta écrit :
« Dans la matinée du 7 août Padre Pio descendit à l’église pour vénérer la Madone, en lui offrant un chapelet. Vers 14 heures la statue quitta la terrasse de la Casa Sollievo et l’hélicoptère fit trois tours autour du couvent d’où Padre Pio, ému, regardait. À ce moment-là, le capucin, pour la seule et unique fois de sa vie, demanda une grâce pour sa propre guérison ».
Il faut encore moins de cinq mois pour arriver à l’année fatidique 1960, indiquée par Sœur Lucie pour faire connaître au monde le troisième secret’. Quelques jours, neuf à peine, passent après cette guérison miraculeuse de Padre Pio et le 16 août 1959, se produisent des événements qui ont quelque chose d’extraordinaire. Le protagoniste en Jean XXIII, le “bon Pape Jean”.
Le 16 août 1959 Jean XXIII était à Castelgandolfo et ne s’attendait pas à perdre sa bonne humeur si tôt matin. Un coup de téléphone avertit son secrétaire, Mgr Loris Capovilla de la nouvelle sensationnelle qui devait paraître dans la revue ‘La semaine Incom’, n. 34, du 22 août 1959, sous la signature de Vittorio Lojacono : “Exclusivité – Padre Pio a prédit le pontificat au Cardinal Roncalli”.
Je vous relis une partie de cet article :

« Nous sommes en mesure de pouvoir révéler une autre prophétie singulière du Padre Pio :  il s’agit d’un épisode inédit qui met une fois de plus en relief les dons divinatoires extraordinaires du capucin. Le protagoniste en est l’actuel Pontife. À celui qui était alors le Cardinal Roncalli, le Padre Pio a prédit son élection au pontificat :  la rencontre entre le prélat et l’humble frate a eu lieu en 1956, à San Giovanni Rotondo, où le futur Pape était monté sans aucun motif officiel, presque en privé, à la fin d’une longue tournée de cérémonies religieuses sur le Mont Gargan. Cette visite fut tenue quasiment secrète :  ce n’est que lorsque, avant même l’ouverture des portes du Conclave, le nouveau Pape, ayant télégraphié en bénissant le Padre Pio, les frati du couvent sortirent de leur réserve et admirent la singulière prophétie. En l’entendant, le Cardinal esquiva, sourit, mais resta troublé. Puis, au soir de son élection, se souvenant de ces paroles, un des premiers télégrammes du nouveau Pontificat fut pour le Padre Pio ».

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le Pape prit du papier et la plume et écrivit à son secrétaire, Mgr Capovilla :
« Castelgandolfo, 16 août 1959.
Cher Monseigneur, il serait bon que vous écriviez en forme privée, mais de ma part à Mgr Andrea Cesarano, archevêque de Manfredonia, que ce qui a été rapporté par ‘Incom’ à propos de relations du P. Pio avec moi est pure et totale invention. Je n’ai jamais eu aucune relation avec lui, ne l’ai jamais vu ni ne lui a écrit et jamais il ne m’est venu à l’esprit de lui envoyer des bénédictions, et personne ne me l’a demandé directement ou indirectement, ni avant, ni après le conclave, ni jamais.
Ajoutez mes bonnes paroles à Mgr Cesarano, que je serais très heureux de revoir et de saluer avec l’ancienne affection ‘in Domino’.
Dès que Mgr Dell’Acqua sera revenu il sera bon de voir ce qu’il y a de mieux à faire pour arrêter ces inventions, qui ne font honneur à qui que ce soit. Votre très affectionné Jo. XXIII.

Quelques heures après, toujours le 16 août, encore contrarié par cette ‘affaire Padre Pio’, Jean XXIII demanda qu’on lui apporte d’urgence de Rome le pli contenant le troisième secret de Fatima. Celui-ci arriva à Castelgandolfo le lendemain, 17 août (coïncidence des dates :  c’était l’anniversaire de la quatrième apparition de Fatima !), mais le Pape décida de ne le lire que le vendredi 21, en présence de son confesseur.
Ce qui advint après est chose connue. Jean XXIII, après avoir lu le troisième secret de Fatima devant un grand nombre de personnes et disant à haute voix : “Cela ne regarde pas mon pontificat !”, le fit renfermer dans l’enveloppe en manifestant l’intention de ne pas le dévoiler en 1960, comme l’avait demandé Sœur Lucie et comme tout le monde s’y attendait.
Pourquoi Jean XXIII pouvait-il dire : “Cela ne regarde pas mon pontificat !” ?  Ne pouvant regarder dans une boule cristal et prévoir le futur, le secret devait regarder le passé !  Il ne regardait certes pas l’avenir :  ainsi, c’est un ‘faux historique’ que de soutenir qu’il se rapporte à l’attentat contre le Pape Jean-Paul II.
Le “Bon Pape” pouvait-il exclure un attentat contre lui dans le futur ?
L’attentat contre Jean-Paul II fait partie d’une autre prophétie, celle de La Salette, confirmée par le ‘songe des deux pontifes’ de Don Bosco.
Il ne faut pas oublier, toutefois, que dans les Mémoires de Sœur Lucie, publiées en 1980, la voyante écrivit que le troisième  secret avait déjà été dit par elle auparavant avant la fameuse date du 3 janvier 1944, quand elle le mit par écrit avec plus de détails.
Il ne regardait pas l’attentat contre le Pape, mais quelque chose d’encore plus grave.
J’ajoute, avec conviction intime, quelques considérations personnelles :
1.    À la fin de 1919, Benoît XV, son Secrétaire d’État (Cardinal Gasparri) et le Saint-Office (Cardinal Merry del Val), connaissaient tant la ‘mission du Padre Pio’ que le ‘troisième secret de Fatima’ ;
2.    Don Orione connut la ‘mission de Padre Pio’ pendant qu’il célébrait la Sainte Messe, le 25 août 1923, à Tortona, lorsqu’il eut une locution de Jésus.
3.    Emanuele Brunatto connut la ‘mission du Padre Pio’ en 1925, au cours des premiers mois de sa présence à Pietrelcina, mais n’en parla jamais à personne.
4.    Emanuele Brunatto décida d’écrire en 1923-1924 les ‘motifs célestes’ de la ‘mission du Padre Pio’ non seulement pour la libération du Padre Pio, mais surtout pour le bien de l’Église.
5.    Jean-Paul II n’est pas l’objet du ‘troisième secret de Fatima’.
6.    Le Pape qui devait mourir était Jean-Paul I° :  mais ce n’est pas le troisième secret
7.    Une partie de la mission du Padre Pio et l’’etcetera’ du troisième secret sont la même chose.

Le 10 février 1965.
Au matin du 10 février 1965, Emanuele Brunatto avait un rendez-vous avec Luigi Peroni, mais aussi avec l’Au-delà, car depuis quelque temps et à plusieurs reprises il avait reçu des menaces de mort, qui l’avaient laissé indifférent. Mais au cours de sa dernière semaine, il avait eu la sensation que sa fin était imminente. La veille du 10 février, il avait demandé à Luigi Peroni d’emporter tous les documents qu’il avait en sa possession ;  l’ami avait hésité parce qu’il ne savait où garder toute la masse des documents qu’Emanuele voulait lui confier. À la fin Peroni lui avait dit qu’il avait besoin de vingt-quatre heures pour chercher un lieu sûr et ils s’étaient donné rendez-vous pour le jour suivant, le 10, à neuf heures du matin.
Voici les souvenirs de Luigi Peroni, notés à la date du 24 octobre 1999 :
“Cher Alberindo, je ne savais sur quel pied danser. Je ne comprenais pas pourquoi il voulait me confier, oui, confier à moi, cette masse de documents. J’ai peut-être dû y repenser plus tard, mais il était désormais trop tard. Je faisais partie du groupe de ses amis qui étaient constamment espionnés. Cela me rappelle que quelques amis m’avaient averti de protéger mes arrières parce qu’on voulait me tuer :  j’en ai ri. À quoi bon me tuer ?  À cause de mes contacts quotidiens avec Brunatto ?
Il est vrai que je m’en étais ouvert à Don Cursi et à Eligio D’Antonio, qui m’incitèrent à prendre tout ce matériel et qu’eux auraient pensé à le mettre en lieu sûr.
Le matin du 10 février, j’allai au rendez-vous entendu à  neuf heures avec Brunatto, dans son studio du 243 Via Nazionale. Je frappai plusieurs fois à la porte sans recevoir de réponse et m’en allai. Je revins plus tard. La police était là et on ne me fit pas monter. Le concierge me dit que Brunatto avait été trouvé mort et que sa mort était survenue au cours de la nuit. Ils ont dit qu’il avait été emporté par un collapsus cardiaque.”

Quelqu’un avait des preuves qu’on avait employé de l’arsenic et fit préparer par un avocat connu une plainte au pénal qui, pourtant, ne fut pas présentée à l’Autorité compétente.

La mort d’Emanuele Brunatto, donc, fut enregistrée comme due à un collapsus cardiaque, survenu dans la nuit de 9 au 10 février 1965, dans son studio, Via Nazionale 243.
Quelque chose, et peut-être même plus qu’une seule chose, ne cadre pas. Voici une vieille reconstitution des faits, différente de la version officielle.
« La pièce qui servait de bureau était en désordre. La grande armoire vitrée qui contenait la très vaste documentation était ouverte, et ce qui restait de son contenu était éparpillé par terre ou sur le vieux bureau. La maquette de la chapelle de Notre-Dame de Lourdes, construite par Brunatto lui-même avec deux grosses pierres provenant de la source miraculeuse de Lourdes, était intacte. Derrière le bureau était de même intacte la vitrine où était gardée la tunique que le Padre Pio portait le 20 septembre 1918, le jour de la stigmatisation, ainsi qu’une autre tunique, qu’il avait revêtue au cours de la nuit du 20 au 21 septembre. Vitrine et tuniques :  tout était en place.
On a dit que Brunatto serait mort dans la nuit du 9 au 10 février ;  mais d’après des recherches entreprises par un de ses amis (resté inconnu) au cours des jours qui ont suivi cette mort, il apparaît qu’Emanuele avait reçu un coup de téléphone entre 8 heures 20 et 8 heures et demie, au matin du 10, venant d’un membre de sa famille et qu’ils avaient parlé ensemble deux, trois minutes ou peut-être un peu plus. Cette personne voulait passer pour le voir, mais Emanuele l’en dissuada en disant : “ Non, ce sera pour une autre fois !” et au ton de la voix cette personne perçut qu’il était anxieux. Attendait-il quelqu’un ou ce quelqu’un était-il déjà dans la pièce ?
Ce n’est que vers midi  du 10 février que ce membre de sa famille reçut la nouvelle de la mort d’Emanuele ».

 

6. – “Maintenant plus que jamais unis et d’accord pour la défense et le triomphe de la vérité”.

 

Que fit et dit Padre Pio quand on lui communiqua la nouvelle de la mort de ‘son Emanuele’ ?  On n’en a que deux témoignages. Manlio Masci a écrit :
« Padre Pio !  Le 10 février 1965 !  S’est-il souvenu de son ‘fils spirituel aîné’ ?  Quarante années auparavant, un 10 février, Brunatto se démenait pour le défendre à San Giovanni Rotondo et à Rome, comme maintenant entre Paris et Rome !  C’était du temps où la Messe ‘isolée’ du Padre Pio dans le ‘sacellum’ (l’oratoire) du couloir des miracles durait sept heures. Brunatto servait la Messe.
Lorsque, aussitôt après, on lui annonça la mort de Brunatto, Padre Pio n’eut pas le moindre mouvement de surprise, comme si la chose lui était déjà connue ;  mais il sembla à ceux qui étaient présents que son regard, qui s’était porté vers le haut, au-delà du plafond de la petite chambre, s’illumina devant on ne sait quelle image ou quelle vision. Seul Padre Pio sait. Son sang répandu pendant cinquante années pour le bien des âmes et justement par ce pécheur converti, n’a-t-il pas servi aussi pour son ‘fils aîné’ ? » (Masci, Cinquant’anni, pp. 262-263).
Et Francobaldo Chiocci rapporte de son côté :
« Pagnossin aussi, quelques jours après, vint pour lui parler de la mort de Brunatto et lui demande que faire maintenant qu’il n’est plus. Padre Pio lui répondit par une invitation encourageante :

“Maintenant plus que jamais unis et d’accord pour la défense et le triomphe de la vérité…” » (Chiocci, pp. 122-125).

L’unique télégramme qui parvint à la famille de Brunatto venait de San Giovanni Rotondo, envoyé par Francesco Morcaldi.

 

Conclusion

Le 8 décembre 1968, à Bologne, le Cardinal Giacomo Lercaro prononça son fameux discours sur le Padre Pio :

« Mais pour lui faire la peine la plus profonde, pour le faire agoniser comme le Seigneur au Jardin des Oliviers, c’était qu’il souffrait non pas tant ‘pour’ l’Église – ce qui l’aurait réconforté par la lumière de la béatitude promise à qui souffre pour l’Évangile –  mais que c’était ‘du fait’, ‘par’ l’Église qu’il souffrait ;  par les hommes de l’Église, qui amènent dans la communauté, que le Christ anime de son Esprit et dont il fait un admirable sacrement de salut, le poids de leurs misères, de leurs avidités, de leurs ambitions, de leurs mesquineries et de leurs déviations…
Il a senti l’amertume de procédés arbitraires, de mesures très dures, injurieuses, méchantes, sans réagir ni réclamer… ;  on l’isola de ses amis et, comme Jésus, il put dire : “en vain j’ai cherché qui me consolerait… ;  mes frères et mes amis ont été éloignés de moi”.
À leur place vinrent les adversaires, calés dans la misérable rancœur du médiocre qui ne souffre pas la supériorité de la vertu, pourvus de puissants appuis :  ses confrères eux-mêmes devinrent ses bourreaux et celui qui, comme le veut la tradition des capucins, lui fut donné comme bâton de sa vieillesse, fut le misérable traître qui poussa jusqu’au sacrilège son embrassade traîtresse… ‘Et Jésus se taisait’… ».

Emanuele Brunatto l’avait déjà dit et écrit depuis cette lointaine année 1925, bien quarante-trois ans auparavant !

Alberindo Grimani


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